Mon cher Jean,
Puisque tu me demandes quelques mots en guise d'avant-propos à un ouvrage qui t'est consacré, je voudrais que cette lettre te porte un message d'affectueuse admiration et nous rappelle notre rencontre...
Ce fut en cet hiver de guerre que mes pas m'amenèrent dans ton île sur la Saône, où ta mère m'accueillit avec un bol de chocolat fumant, accueil royal pour cette époque de disette.
J'ai été frappée par la rayonnante beauté de cette mère, couronnée de tresses d'argent sombre, et par son inoubliable regard, dont tes yeux me semblent le vivant reflet.
L'image de cette maison au-dessus de la Saône, parmi les neiges et les arbres aux pendants de glace, m'apparut telle un conte de Noël d'une naïve et féerique beauté.
Ayant quitté le Paris de l'occupation et loué une salle chez un marchand de miroirs (fidèle à la tradition illustrée par "L'Enseigne de Gersaint" de Watteau) j'ai présenté tes oeuvres à Lyon d'abord et, après la libération, à Paris.
Ainsi, notre effort commun est déjà long et a toujours été fécond.
Des éminents écrivains d'art ont parlé de ta formation d'architecte, déterminée par ton ascendance de
maîtres maçons, comme aussi de cet axe de ferveur religieuse autour duquel évolue ta peinture, quel qu'en soit le sujet.
Je ne m'attarderai donc pas à ces caractères essentiels de ton art, toutefois, je dirai que ton arbre s'alimente de sèves inaltérées enrichies par des renouveaux splendides. Tu restes dans la généreuse tradition française toujours attentive aux apports étrangers.
Grand humaniste, peintre créateur, artisan accompli, te voici aujourd'hui en possession de ta maîtrise, mais ton tour de France qui est devenu un tour du monde, a son port d'attache dans ma galerie.
C'est là que tu apportes tes moissons nouvelles débordantes de générosité et d'amour pour l'univers créé et pour son Créateur.
C'est une peinture puissante qui jaillit des origines et part vers l'infini...
Peinture qui dédaigne de plaire à tous et se réserve pour ceux qui savent distinguer le grain de l'ivraie.
En plus de cette fête des yeux et du coeur que sont tes expositions, tu nous combles de chansons, et ton humour plein de traits inattendus nous entraîne à ta suite lans un tourbillon de gaieté.
Quant à nos conversations graves c'est un échange où j'apprends beaucoup, certes...
Qui de nous découvrit l'autre, je ne sais... disons que ce fut une rencontre heureuse...
Depuis lors nous avons fait un long bout de chemin, gardant chacun notre liberté pour mieux en faire don à l'autre... |