Peintre bâtisseur, Jean Couty le fut, sans faillir, tout au long d’une vie consacrée à son art. Avec probité et
opiniâtreté, persévérance et conviction. L’homme est robuste, sa peinture est solide et pérenne comme une église romane.
Jean Couty, fils de maçon, descendant de paysans et de compagnons tailleurs de pierres partis de la Creuse
rejoindre les chantiers essaimés en terre de France pour la couvrir d’une blanche robe d’église, pour citer
Raoul Glaber, fonde ses origines dans ce double héritage terrien ancestral. Ses gestes essentiels sont ceux de
l’artisan et de l’architecte qu’il comptait être. Disciple de Tony Garnier, le visionnaire qui rêvait de romanité
pour la cité industrielle, Jean Couty acquiert technique et métier, sans lesquels toute inspiration demeure
stérile. Il veut être ce solide ouvrier par qui passe l’esprit. Sa rencontre, avec le médiéviste Henri Focillon,
achèvera son initiation qui l’éveille à cette cité de l’esprit, dont les fondations reposent sur les assises de la
vie historique. Le novice est prêt à entrer en peinture.
Le monde structurel et l’univers spirituel cohabitent en celui qui tend à la nécessité intérieure. Celle qui au-delà
de la transcription formelle lui fait interroger chaque chose afin d’en percer le mystère. Le transfuge de
l’architecture comme il se plait à se nommer, élit l’ossature originelle à la base de toute réalité. Peindre
comme on construit, Jean Couty en fait les assises géologiques de sa peinture, dans l’héritage de Cézanne
qu’il admire. Ces assises qui sont outils du paysan et de l’artisan, mots pour le penseur et pour le peintre,
couleurs de la terre, dessin et volume en étroite relation avec la structure géologique du paysage.
Lorsqu’en 1949 Jean Couty entreprend en Haute- Loire son premier voyage rétrospectif des églises romanes,
il vit la nature à l’état pur comme Cézanne en fit l’expérience avec la Sainte-Victoire. Alors qu’il
s’imprègne de leur rigueur plastique comme de leur splendeur esthétique, il mesure l’éloquence du carré,
celle du cercle, du cône et du cylindre inscrits en toute forme. Il met ses pas dans ceux de ses ancêtres,
compagnons sur les routes de pèlerinage qui le mènent en France, qui lui font franchir les frontières pour
renouer avec l’Occident chrétien, en Italie, en Espagne, en Allemagne, où il revit l’épopée ouvrière et
spirituelle des tailleurs de pierres.
Le voilà immergé physiquement dans la nature, faisant l’expérience d’une osmose formelle où architecture et
environnement dialoguent dans la terre des labours et des semailles qui donne la vie. Ses premières églises
romanes, Chamalières, Saint-Julien de Brioude, Notre-Dame-du-Port à Clermont-Ferrand, Issoire, Mozat,
Orceval, Saint-Nectaire, qu’il retournera voir fréquemment (elles se répartissent en deux séries, la première
peinte dans les années 1962-1965 et la seconde en 1988), lui révèlent le secret de l’ordre premier, constitutif
de toute forme dont il questionne la combinaison des plans et les rythmes qui en découlent, convaincu que
son travail pictural s’y enracine.
Jean Couty dessine, multiplie croquis, relevés, esquisses qu’il reprendra plus tard à l’atelier. Sa mémoire,
ainsi étayée par sa moisson graphique et quelques photos, pourvoira au modèle. C’est naturellement qu’il
recourt à la transposition géométrique et colorée, dont il traduit intuitivement les mystérieuses relations qui
se tissent entre elles et dont il immobilise les secrets de l’équilibre. Les sanctuaires d’Auvergne le comblent
par les jeux d’appareil polychromes, qu’il transcrit par un chromatisme à base de terres, de bruns, de
cadmium, de vert sombre. L’oratoire de Saint-Michel-d’Aiguilhe au Puy, Notre-Dame-du- Puy, en Velay, édifiée sur un promontoire hérissé de blocs hiératiques, réaffirment l’autorité des masses, la rigoureuse
cohérence des volumes, qu’il transpose suivant les préceptes cézanniens, modeler dans la couleur, et donner
forme par le pinceau.
Lorsque l’architecte utilise l’équerre et le compas, le tailleur de pierre d’Autun ou de Vézelay, le ciseau,
Couty attend de son pinceau qu’il fasse coïncider le caractère charnel du matériau, la pierre de Volvic,
l’arkose, le calcaire, la pierre à celui proprement plastique et sensuel de la peinture. A la fin des années
soixante-dix, avec les grands chantiers urbains contemporains, il donnera la réponse d’un homme du XXe
siècle à la leçon humaniste de ses ancêtres.
A son tour, Couty est devenu bâtisseur. Il peint avec un couteau large, identique à une truelle qui maçonne
dans une pâte dense. Il confronte sa structure picturale à celle des architectes romans. Son réalisme vorace
s’accorde à la robustesse de sa foi simple, et le poids charnel de sa peinture est celui de la substance des
nourritures qu’il savoure avec gourmandise. Ses églises, ses cathédrales dont il peint le visage de pierre, celui
d’une icône hiératique dans un ciel cloisonné comme un émail ou transcendé par les flammes d’un soleil
couchant, sont l’expression figurée d’un peintre témoin pour qui la peinture doit être à l’unisson de la pensée,
plus proche du mystère qu’elle incarne, que ne le seront jamais les mots.
Transmettre à la matière ce sens du sacré dont ces bâtiments sont empreints, tel est l’enjeu oecuménique de
l’homme et du peintre. Trapues à l’extérieur, les églises romanes s’ouvrent à la poussée des voûtes en
berceau, les chevets s’arc-boutent en étageant leurs chapelles rayonnantes comme la basilique de Conques en
Rouergue, alors que d’autres comme Saint-Saturnin, Dorat sont blottis au creux d’un vallon. Jean Couty
poursuit son tour de France à la conquête de la vie des formes, lancée par cet élan invincible de la foi sonnant
l’entrée dans le deuxième millénaire. Le peintre y répond confondu par cette architecture qui est masse
autant que structure. Moissac, encyclopédie de pierres, Beaulieu en Corrèze, avec sa tour clocher et son
grand Christ Dieu triomphant sur le tympan, Collongesla- Rouge, Saint-Léonard-de-Noblat, les églises du
Brionnais, Semur, Besanceuil où il reviendra à plusieurs reprises en 1959-1960, et en 1988, Saint-Sernin de
Toulouse rayonnent d’un chromatisme coloré que renforce la densité de la matière. En remontant vers
l’Ouest, le Poitou, la Saintonge et la Charente dévoilent leurs trésors de pierre, de Cahors à Angoulême,
Talmont, Saint-Simon-de-Poullaille, Ruffac, Surgères, Feniou aux imposantes façades porches. Couty cerne
puissamment les volumes, retrouve sous ses mains les élans constructeurs pour une division géométrique où
la lumière s’accroche, transfigurant l’édifice en une chasse incrustée de pierres précieuses. Aulnay, Saint-
Eutrope, Notre-Dame-la-Grande à Poitiers, Saintes, Saint-Jouin-de-Marnes retiennent le coloriste attentif à
restituer leur faste, passé mais jamais éteint.
Couty hausse le ton local, ose des alliances qui suggèrent les diaprures de la pierre vieillie. Un rouge, un
violet, un jaune, un vert ou un bleu, souligne le particularisme du modèle, le blanc trouve sa place dans une
palette qui se libère pour célébrer les géométries primitives.
De la Loire et de la Bourgogne, jusqu’au Midi languedocien, les grandes voies qui descendent à Compostelle
sont couvertes de ces citadelles brûlantes du feu sacré comme Saint-Michel-de-Cuxa que Couty affectionnait
tant.
Hiératiques et éternels, Saint-Philibert de Tournus, Vézelay, Saint-Trophime d’Arles, Saint-Gilles-du-Gard,
Couty va à leur rencontre et se souvient de la parole de Claudel pour qui le temple apparaît posé sur la terre
comme le pain sur la table.
Ce que choisit de peindre Couty, est-il de même nature. Un pâte nourrie pour glorifier toute création.
Sa vision personnelle métamorphose son sujet. La présence d’apports orientaux, le lyrisme contenu aiguisent
son imaginaire qui lui fait peindre une église sous son blanc manteau de neige dans sa virginité hivernale,
comme celle de Vaux-sur-Mer en Charente.
Comme une offrande à la Saône, mais tourné vers la colline qui prie de Fourvière, le chevet de Saint-Jean
demeure le témoin roman de Lugdunum. Jean Couty rend hommage à sa ville. Il devient à son tour scripteur
des grands chantiers entrepris pour la rénovation de sa ville de Lyon. A la Part-Dieu, à Perrache, au tunnel de
Fourvière ou encore au Trou des Halles à Paris, l’homme est présent. Le voilà face à l’avenir. Entre ciel et
terre, les grues défient l’espace et l’équilibre pour de nouvelles architectures titanesques, alors que les
hommes, dans l’anonymat d’un travail communautaire, transfigurent le visage de leur ville.
Couty retrouve son audace sauvage des débuts, son fauvisme sonore. Les architectures tentaculaires des échafaudages brillent des mille feux de sa palette. Les formes se gorgent d’une couleur généreuse et
flamboyante posée par larges touches regorgeant d’une énergie à l’unisson de la geste humaine qui
transforme le monde. La permanence des forces établit le passage entre la matière et l’esprit.
Peintre artisan et mystique, Jean Couty nous délivre l’héritage d’une humanité dépositaire d’un sacré dont sa
peinture est le témoin intemporel. |